La fin d’un seigneur et d’un domaine 1789-1812

Image_1(1)Le 31 mai 1789 on lit dans le registre paroissial de Vulaines : « Sépulture dans le cimetière … après avoir été muni des sacrements de l’église du corps de messire honorable homme Saint Louis Guindant… décédé le 29 du mois, âgé environ de 46 ans » l’absoute a été donnée par Louis Protat curé d’Héricy, étaient présents : Nicolas Martin Augé curé de Vulaines [il sera inhumé le 24 mai 1791 à 34 ans ] François Ménage, laboureur, Antoine Jacques Rousseau vitrier à Fontainebleau, Jean Delaplace vigneron et Antoine Chevrier, laboureur, qui tous signent magnifiquement. Aucun membre de la famille n’était présent aux obsèques.

C’est ainsi qu’est enterré le seigneur de Vulaines alors que les Etats Généraux se réunissent à Versailles. Saint Louis Guindant, né en 1743 à Vierzon, était médecin et fils de médecin, il avait acheté le domaine et la seigneurie de Vulaines en 1783 et s’était marié en 1786 avec la jeune  Amable Louise Deprez, fille d’un officier de justice parisien. (voir la chronique sur la Seigneurie). Le docteur Guindant laisse une jeune veuve et une petite fille de 22 mois, Amable Pulchérie.

Cette mort et les transformations liées à la Révolution vont bouleverser le domaine et la seigneurie. D’abord Saint Louis Guindant a été le dernier seigneur de Vulaines puisque les titres et seigneuries seront abolis moins de trois mois plus tard. Mais il laisse des terres et des bâtiments dont l’ensemble porte le nom de « Domaine ». Les terres ont une superficie de  181 arpents 73 perches 21 pieds carrés, soit 92 ha 68 ares (à raison de 22 pieds carrés le perche, mesure des Eaux et forêts utilisée à Vulaines), mais  divisés en une grande quantité de parcelles.

La répartition nous est connue par un « cartulaire » ou répertoire de toutes les parcelles et de leurs propriétaires qui a été dressé en 1789 et qui est aux archives municipales. Le domaine est très important, l’essentiel est composé de terres labourables  64 ha 82 a, soit près de 24% des labours de la paroisse, pour les prés le rapport est encore supérieur, plus de 31 %. Pour les bois la situation est particulière puisque le domaine dépasse les 100%, il comprend en effet les 38 arpents (19 ha 38 a) du Bois Gasseau dont une grande partie est  hors paroisse, bien que présent sur le plan d’Intendance. C’est avec les vignes que la proportion s’inverse car le domaine n’en possède que 161 ares 67 ca (et encore une partie n’est pas plantée) sur un total de 64 ha 90 ares, soit 2,5 %. Le village est bien un village de vignerons propriétaires.

Les bâtiments du domaine se composent d’un château, de son parc et de ses dépendances (cour, communs,  potager, vergers…) et d’une grande ferme à cour carrée située au coin de la route de Machault. L’ensemble a été estimé dans le contrat de mariage en janvier 1786 à 120 000 livres.

La Veuve Guindant, comme on la dénomme à l’époque, va complètement transformer cet ensemble.

D’abord elle liquide la succession en août 1789, le montant total des biens est estimé à  134815 livres 16 sous 6 deniers, on y trouve le domaine et les biens meubles de Vulaines et de la maison parisienne (rue Chabanais paroisse St Roch) où les Guindant résidaient mais qui appartenait à Monsieur Desprez, le père de Mme Guindant. Sur ce total la jeune femme doit récupérer les 80 000 livres de sa dot, mais comme une partie a servi à régler le paiement du domaine au moment de son mariage, elle devra le vendre, tout ou partie.

L’opération ne se fait pas tout de suite car elle est encore mineure, ce n’est que le  24 juillet 1792 qu’elle règle ses affaires et fait son testament où elle donne diverses sommes à ses domestiques et à « François Miquel chargé de mes affaires demeurant naturellement à ma terre de Vulaines en reconnaissance de toutes les peines », sans doute son intendant.

Avec l’argent dont elle dispose elle achète le 23 juillet 1792 à Pierre Rivière « marchand de fourage » demeurant à Versailles, une maison à Vulaines et quelques pièces de terre, pour 9600 livres dont 600 livres de mobilier payées en espèces et 9000 livres « en assignats ayant cours ». Puis elle vend le  château et ses dépendances immédiates (cour, parc, vergers, potager…), mais les temps troublés expliquent peut être que la vente ne se fasse que le 11 prairial an III (3 mai 1795) et à l’audience des criées de Paris, au profit de « la citoyenne Henriette Delaisement, femme divorcée Harel demeurant à Paris rue du faubourg martin n° 200 section du nord ». Le  prix de 120500, est considérable puisque toutes les terres et la ferme restent à Mme Guidant, et que c’est le même montant  que l’estimation de 1786,  cela montre l’inflation de ces années due à la dépréciation des assignats.

Avec cette somme elle agrandit et aménage la « maison » qu’elle vient d’acheter. Cette maison était déjà conséquente, mais après les agrandissements et aménagements sa valeur locative triple  et elle y ajoute des terres sur lesquelles elle construit un moulin à eau.

Pourquoi a-t-elle vendu le château pour construire un bâtiment presque équivalent ? Sans doute pour récupérer sa dot dont elle veut disposer librement au moment où sa fille se mariera et aura l’héritage paternel. Le contexte politique a peut être aussi joué.

Jusqu’en 1812 nous ne savons rien de la suite. La petite Pulchérie Guindant qui avait 22 mois à la mort de son père, en a alors 25 et elle est mariée à un avoué à la cour impériale, Arnould Picard. Ils vivent  à Paris rue d’Anjou au n°13, et elle est l’héritière de son père et de sa mère qui vient de mourir. Mais la situation financière du couple n’est pas bonne et la nouvelle Mme Picard a dû contracter des obligations auprès d’un certain Berteau. Aussi dès qu’elle apprend le décès de sa mère (sans doute âgée de 40 ans en 1811), son mari décide de tout vendre.

Le moulin est vendu avec des terres  à un certain Rossignol,  meunier de son état, déjà propriétaire  à Vulaines.  La nouvelle demeure et de grandes pépinières sont vendues à Louis André Legrand, dont nous reparlerons. Quant à la ferme et aux terres de l’ancien domaine elles sont vendues pour 62 000 francs à ce Pierre Berteau à qui les Picard avaient signé pour 36 000 F d’obligations. Le sieur Berteau revend immédiatement le tout lors d’une  mente exceptionnelle qui a lieu pendant trois dimanche de suite, les 29 novembre, 13 et 27 décembre 1812 chez Maître Denis Chévrier, notaire à Héricy.

Détails des plans de 1788 et 1818, malgré la différence de représentation, on voit que le château et ses communs ne changent pas mais que la grande ferme de la route de Machault, disparaît.

La vente se fait par adjudication à la bougie, le 1er lot est le bâtiment de la ferme avec cour et  terre,  il est acheté 4000 F par Claude Barthélémy, un entrepreneur de  Fontainebleau, qui va démolir les bâtiments et revendre les pierres sauf un corps qui existe toujours. Les terres ont une superficie 97 ha 73 ares, soit un peu plus que celle de l’ancien domaine, elles sont divisées en 59 lots  dont le plus grand comprend 18 ha de bois et le plus petit une parcelle de 7 ares. On indique sa mise à prix, le ou les propriétaires acquéreurs et le prix payé. Tous les acheteurs sont des petits propriétaires de Vulaines, de la Brosse, d’Héricy ou de Samoreau. Certains lots sont achetés par plusieurs paysans qui se le partagent ensuite. Cette vente exceptionnelle a été un grand succès, trois dimanche ne suffisant pas, il a fallu la terminer le 10 janvier 1813.

C’est ainsi qu’entre 1789 et 1812 disparaissent  le domaine et la seigneurie qui avait été crée au début du 18ème s. par les frères de Cotte. Mais il reste le château et Mme Guindant a créé un nouveau domaine

La naissance d’un autre domaine, celui des Brullys

Aujourd’hui quand on pense château, parc, domaine, c’est bien sûr aux Brullys que l’on se réfère. L’ensemble est récent mais c’est pendant la période révolutionnaire qu’il apparaît.

Nous avons vu plus haut que Mme Guindant achète en juillet 1792 une maison  « contenant une cuisine avec un four au rez de chaussée, une chambre avec un cabinet au premier, un grand grenier carrelé au dessus, un sellier, une grange, une écurie, une étable un toit à porcs… les bâtiments couverts en thuile … une grande cour dans laquelle est un puits… le tout fermé d’une porte cochère et d’une porte ordinaire… un verger situé au même lieu avec un puits… le dit verger tenant de toutes parts à la dite dame Guindant ».  Cette maison n’est pas facile à situer mais doit se trouver le long de l’actuelle rue de la République.

Cette maison est inscrite pour 42 livres de revenus à la contribution foncière de l’an V, mais Mme Guindant construit à proximité, une « maison-château » qui est déclarée pour 120 livres, et qui sera  vite appelée, le Petit Château. Est ce  parce qu’elle est grande ou parce qu’elle appartient à la femme de l’ancien seigneur ? A titre de comparaison, le vieux château est déclaré pour 187 livres, c’est donc normal de l’appeler Petit Château.  Cette nouvelle demeure nécessite une nouvelle voie d’accès, d’abord privée puis publique, c’est la rue du Petit Château, aujourd’hui rue Gambetta, absente sur le plan d’Intendance de 1788 mais bien visible sur le plan cadastral de 1818.

Détails des plans de 1788 et 1818, sur ce dernier on voit bien la construction de la nouvelle maison et de la rue « Gambetta »

Quant aux terres elles vont du carrefour des Sablons jusqu’à l’actuelle rue Gambetta, jusqu’au canal entouré pépinières, et tout autour du ru Dondaine d’où la construction d’un moulin à eau, déclaré pour 133 livres.

Mais cet ensemble constitué par Mme Guidant est démantelé par sa fille et son gendre en 1812. La nouvelle demeure et de grandes pépinières sont vendues à Louis André Legrand. Cet homme a une fille, Louise Legrand,  qui épouse en 1809  un certain Louis Fournier, maître de postes, leur fils Alexandre Fournier né en 1812 à Machault deviendra centenaire et écrira sous le nom de « Bon papa Fournier » une lettre publiée par Guillory. Lettre dont nous reparlerons.

Quant au moulin à eau il est revendu  à un meunier, nommé Rossignol, puis il sera racheté en 1824 par Jean Louis Loreaux, vérificateur à l’Enregistrement de Fontainebleau, qui a déjà un moulin à vent au Petit Rocher,  mais l’ensemble fera bientôt faillite et sera démoli en 1837 par un certain JP Barre. Ce dernier  rachète les deux propriétés et reconstitue ainsi celle de Mme Guindant.   C’est cette propriété qui sera achetée en 1850 par Charles Jame et qui deviendra la propriété Riché puis celle dite  des Brullys, mais c’est une autre histoire.

Le domaine de Nicolas LEDURE

Une autre grande ferme existait en 1717, (voir chronique sur Vulaines en 1717), elle se trouvait juste en face de l’église, et on la voit facilement  en 1788 sur le plan d’intendance. Selon le cartulaire de 1789, elle était la propriété de Jean Bourdin, que l’on connaît grâce à un mariage où il est témoin en février 1782 à Vulaines. On le dit « principal commis des bureaux du département de Monsieur Bertin, ministre d’état ». Ce Bertin a été contrôleur général des Finances entre 1759 et 1763, notre Bourdin est donc un  officier des finances, qui a été proche du pouvoir et a pris sa retraite à Fontainebleau. Mais en 1797 cette ferme  appartient à Nicolas LEDURE, inspecteur des Domaines, qui a dû l’acheter aux héritiers Bourdin dont on parle dans le registre fiscal de 1791.

Nous connaissons tous les détails de la propriété car Nicolas LEDURE fait dresser un magnifique plan cadastral (l’original se trouve dans le bureau du maire de Vulaines, quelques  tirages ont été faits dans les années 70). Pour représenter ses terres et ses bâtiments, il utilise en fond le plan d’Intendance, ou peut être un plan qui accompagnait le  cartulaire de 1787 et qui serait  perdu. La superficie totale est de 171 arpents 32 perches c’est-à-dire 87 ha 37 ares    dont 161 sont affermés tandis que 2 arpents 3 perches représentent les bâtiments et jardins. Il y a 148 parcelles répertoriées par la taille et dessinées sur le plan, chacune étant délimitée par le nom du propriétaire voisin. Manifestement ce Nicolas LEDURE est fier de son domaine. La plus grande parcelle mesure près de 9 arpents, mais les plus nombreuses  font moins d’1 arpent. Ce sont bien sûr des « terres » c’est-à-dire des labours, mais il a aussi quelques vignes, des prés et, grande nouveauté, des parcelles de « luserne » dont la culture est signe de modernisme.

On distingue une maison bourgeoise de 2 perches et1/2 mais la maison du jardinier mesure 5 perches, en fait le plan montre que l’ensemble constitue une cour dont il est difficile de séparer les bâtiments.

Détails du plan de 1788 et de celui de Nicolas Ledure. On voit bien que ce dernier a été fait à partir du premier, que les bâtiments n’ont pas changé, mais que le parc est magnifiquement dessiné.

Mais si on prend le cadastre napoléonien de 1818, la maison y est mise en classe 4, elle est déclarée pour 14 portes et fenêtres et l’impôt foncier est de 60 F, par comparaison le château de Vulaines ( dit aussi « vieux château ») est en classe 2 comporte 36 portes et fenêtres et paie 120 F de taxe foncière. La maison est donc une belle maison bourgeoise sans plus, selon le cartulaire de 1787 elle a un étage. Quant à la ferme elle est déclarée en classe 7 pour 1300m2 et 4 portes et fenêtres et paie 24 F, elle est désormais la seule de Vulaines puisque la grande ferme seigneuriale de la route de Machaut a été vendue puis détruite en 1812.

Nicolas LEDURE  est inspecteur des Domaines en 1797 mais on ne sait pas grand chose  de lui, simplement qu‘il a acheté la propriété en 1793, pour 52 949 livres, sa fonction lui permettait de connaître les bonnes affaires payables en assignats vite dévalués… Mais le cadastre montre qu’il vend beaucoup de terres entre 1809 et 1814, victime de la crise qui frappe aussi la fille Guindant,  qui vend aussi toutes ses terres en 1812. Mais Nicolas LEDURE ne sombre pas dans la misère puisqu’en 1821, il est le seul à Vulaines, à payer plus de 300 F d’impôts, cette somme étant le seuil du cens électoral, fait de lui le seul  électeur du village,  un notable, puisqu’ il n’y a que 6 électeurs dans le canton. On sait qu’il meurt le 25 juillet 1830 à Paris, laissant quatre enfants.

On dit souvent que la Révolution française marque la victoire de la bourgeoisie sur la noblesse et qu’elle permet une démocratisation de la propriété foncière. C’est en effet le bilan que l’on peut donner de ces années pour Vulaines. Le domaine seigneurial disparaît, mais était-il noble ? Il était déjà passé aux mains des officiers de justice ou de la bourgeoisie de talents comme le docteur Guindant. Les deux autres grandes propriétés seront des propriétés bourgeoises dont l’une est caractéristique de l’ascension sociale de la période révolutionnaire, celle d’un fonctionnaire qui profite des ventes en assignats et qui termine électeur et notable de la Restauration. Mais il ne faut pas oublier la démocratisation par cette vente de petites parcelles en 1812, vente qui marquela victoire des petits propriétaires.

Serge CERUTI

Références des sources

  • Les archives municipales (sans cote) :
  • registre paroissial des BMS ;
  • cartulaire de Vulaines en Brie près de Valvins 1787 ;
  • plan du domaine de Vulaines sur Seine appartenant à Nicolas Ledure
  • table des propriétés du cadastre de 1791 (incomplet)
  • contribution foncière de l’an V, table des propriétés
  • plan cadastral de Vulaines 1818
  • Les archives nationales, le Minutier central des notaires parisiens
  • MC ET/ LIII/ 607  3 janvier 1786 Me Louis Griveau,; contrat de mariage entre Saint Louis Guindan et Amable Louise Desprez
  • MC ET /LIII/629  8 juin 1789  Me Louis Griveau,  inventaire après décès de  Saint Louis Guindant
  • MC  ET/ LIII/ 654  23 juillet 1792  Me Perignon,   achat d’une maison par Mme Guindant
  • 24 juillet 1792   testament de Mme Guindant
  • MC  ET/LVII/ 628  18 thermidor III (5 août 1795)  Me Culhat-Coreil, déclaration de mandataire de la citoyenne Amable Guindant en faveur de la citoyenne Henriette Delaisement, femme divorcée Harel,
  • MC ET/XIV/603 7 novembre 1812 Me Lherbette et MeBréton, vente de la ferme et des terres par Arnould Picard  à Pierre Berteau
  • Les archives départementales de Seine et Marne :
  •  A.D. 225 E 167 29 novembre, 13 et 27 décembre 1812  Me Denis Chevrier, notaire à Héricy ; adjudication de la ferme et des terres en 59 lots par Pierre Berteau
  • Matrice du plan cadastral 1823