Un legs considérable et inattendu

En avril 1854, une énorme surprise pour Vulaines, Charles Jame lègue 100 000 F à la commune !!!
Qui est ce bienfaiteur ? Nous savons peu de choses de Charles François Jame. C’est un bourgeois parisien, né en 1789, un homme d’affaires avisé qui a su investir et possède une grande maison et trois immeubles parisiens, dont celui où il réside et qui fait le coin du boulevard des Italiens et de la rue de Richelieu.
C’est dans cet immeuble du boulevard des Italiens, que le 12 avril 1854, « au quatrième étage, dans sa chambre à coucher ayant vue par deux croisées sur le boulevard, malade de corps mais sain d’esprit et de jugement », que Charles Jame «fait dicter à Maître Piet, notaire à Paris et en présence de quatre témoins » son testament.
Il institue Marie Louis Bénard comme sa légataire universelle ; il précise les sommes à employer pour ses obsèques, pour faire dire des messes à Vulaines, il crée une rente pour le curé de Vulaines, pour les sœurs de l’école des filles…
Les pages suivantes (non reproduites) créent plusieurs legs pour des cousins de la branche maternelle, puis de petites rentes viagères pour sa domestique et quelques personnes de son entourage.
Enfin la dernière page concerne le legs pour Vulaines et ses conditions de réalisation. Le début de la phrase a été prise sur la page précédente.
En bas du document on trouve les signatures de Ch. Jame, des témoins et du notaire. Marie Louise Bénard n’avait aucune raison de signer.
Il donne, entre autres legs, rentes perpétuelles et viagères, une somme de 100 000 F « pour la construction d’une église et de deux nouvelles maisons d’écoles pour garçons et pour filles, au village de Vulaines, plus l’acquisition du terrain nécessaire et d’une contenance suffisante pour ces constructions »

Pourquoi ce legs ?

Mais pourquoi ce legs à Vulaines alors que nous n’avons jamais rencontré ce personnage dans l’histoire communale ?
Charles Jame a d’abord connu Avon. En mai 1849, il achète sur adjudication une entreprise de « durcissement des pavés au moyen de goudron », située aux Basses-Loges d’Avon. G. Guillory explique que ce procédé avait été mis au point vers 1840, par un certain Dr Badon pour utiliser les grès tendres de Fontainebleau, à un moment où l’administration était particulièrement exigeante sur la qualité des pavés parisiens. Mais l’entreprise, en faillite, fut mise à prix, et comme personne n’en voulait, elle fut achetée par Charles.Jame pour 13 700 F alors que son prix initial était de 120 000 F.
D’Avon il passe à Vulaines. En 1850, Charles Jame achète le « Petit château » de Vulaines (à la place de l’actuel château des Brûlys). Cette nouvelle propriété est nettement plus importante que celle d’Avon, puisqu’en 1854 elle sera évaluée 50 000 F contre 15 000 pour celle des Basses loges.
Le château était dit « Petit » car la maison n’était devenue grande et bourgeoise que depuis les années 1840 et le parc ne s’était pas encore étendu au sud vers le vieux moulin du ru Dondaine. La propriété pouvait cependant être comparée, le prestige en moins, à celle du « Vieux château », achetée 52 500 F par le comte d’Erceville en 1846.
Charles Jame fait des travaux. Il utilise son stock de pavés au goudron pour « durcir » sa rue, l’actuelle rue Gambetta qui devient ainsi la première rue pavée de Vulaines. Il fait rehausser la maison, aménager un bassin dans le parc et le grand potager, toujours en face du château.
Mais à cette époque la richesse entraînait aussi des « devoirs ». Vulaines venait d’avoir un nouveau curé mais l’église était en très mauvais état. G. Guillory rapporte qu’un certain Monsieur Cartier prit l’initiative d’une souscription entre « bourgeois » fréquentant Vulaines. Chacun devait verser au prorata de sa fortune pour réparer l’église. Mais cela ne plut pas à Charles Jame qui, étant le plus riche, devait être le premier souscripteur, alors qu’il était le dernier arrivé. La souscription fut donc abandonnée et l’église resta en mauvais état. Sur son lit de mort Charles Jame aurait eu regret d’avoir empêché cette œuvre pie et aurait voulu y remédier par sa générosité posthume.
Donc à 61 ans il s’installe à Vulaines, avec Marie-Louise, pour mener une vieillesse heureuse.

Charles Jame et Marie-Louise Bénard

Charles Jame était célibataire mais lorsqu’il tombe gravement malade en avril 1854, une femme apparaît, Marie-Louise Bénard. Ils signent un contrat de mariage le 6 avril 1854 chez Me Piet, notaire à Paris, puis la maladie empirant et M. Jame ne pouvant plus quitter son lit, Me Piet vient se faire dicter le testament, le mercredi 12 avril « à trois heures ». Testament qui fait de Melle Bénard sa légataire universelle, mais de mariage il n’y a encore que le contrat !
Heureusement ce même jour « à quatre heures et demie » arrive le maire du IIème arrondissement, qui est autorisé par le procureur impérial à « procéder, les portes ouvertes, au mariage du sieur Charles Jame et de Marie-Louise Bénard ». Il était temps puisque le malheureux marié décède, quatre jours plus tard.
Alors qui est cette Marie-Louise Bénard ? Nous savons seulement qu’elle est née à Paris en Mai 1820, que son père était facteur de piano et que sa mère était couturière. Elle a sans doute travaillé jeune mais où ? Comment et quand a-t-elle rencontré Charles Jame ? Ce qui est certain c’est qu’elle apporte au moment du contrat de mariage en avril 1854 , 6000 F de linge et de bijoux, et plus surprenant une créance de 25 000 F sur le propriétaire du château de Nagis à Corbeil. Jeune fille séduite ou aventurière, nous n’avons ni à en décider, ni à juger, mais le fait que Charles Jame en fasse sa légataire universelle et son épouse montre leurs liens anciens et son attachement pour elle. Cette femme arrivée à Vulaines par hasard, y aura un grand avenir.

Un legs qui ne change rien

Revenons au village. Si le legs est considérable, deux fois la valeur de la propriété Jame de Vulaines, huit fois le coût de la maison d’école et mairie que la commune est en train d’achever à côté de l’église, plusieurs vies de travail d’un manouvrier… il n’entame pas vraiment la fortune du défunt. Celle ci est essentiellement immobilière et estimée à 2 315 000 F de biens, dont 1 700 000 pour le seul immeuble du boulevard des Italiens. Ceci montre d’ailleurs le niveau des prix de l’immobilier parisien à l’époque, puisque ce bel immeuble, il existe toujours, vaut plus de 30 fois le château de Vulaines dépendances comprises !
Mais craignant pour les revenus de sa jeune veuve, il n’a pas voulu qu’ils soient diminués par le legs fait à Vulaines, d’où la fameuse condition :« cette somme ne sera pas exigible du vivant de ma légataire universelle, elle sera payable après son décès [par tiers étalés sur les deux années que devait durer la construction] le tout sans intérêt ».

Or Marie-Louise Benard, veuve Jame, a trente sept ans et se porte parfaitement bien !

Le conseil municipal puis le préfet acceptent le legs, mais la commune n’en tire donc aucun avantage immédiat et ne peut faire aucun projet d’avenir, sauf à souhaiter la mort de la veuve de son bienfaiteur ! De plus Charles Jame a oublié qu’il fallait payer immédiatement des droits sur son legs, or ils se montent à 9 900 F(soit plus que le devis initial de l’école-mairie) et la commune ne peut le faire…

Mme Veuve Jame se montre bien disposée mais très réaliste. Elle accepte d’abord de payer les droits, mais en retire le montant sur celui du legs ainsi réduit à 90 100 F puis en 1857, elle fait une proposition au préfet dont la nature a de quoi bouleverser l’avenir de Vulaines.

Le Vulaines de Madame Jame

Dans une longue lettre du 15 janvier 1857, elle explique qu’elle est encore jeune et que « d’après les conditions ordinaires la construction de l’église de Vulaines peut être longtemps ajournée », c’est pourquoi elle fait « une offre spontanée et toute bénévole… mais dont les conditions devront être acceptées dans toutes leurs parties ».

Reprenant les termes du testament dans l’ordre où ils se présentent, elle propose que la commune achète un terrain dans le virage de la route départementale (partie nord de l’actuel parking), qu’elle y fasse construire une grande église, et comme le terrain à acquérir possède déjà une maison, cela fera un bon presbytère.
Pour les écoles elle constate que Vulaines a une école publique de garçons qui est neuve (c’est celle que vient de faire construire le maire) et une école libre de filles qui est hébergée dans un local lui appartenant. En effet l’école des religieuses, ouverte en 1851, dans un bâtiment appartenant au comte d’Erceville, venait de traverser la rue, en 1856, pour s’installer dans une maison et sur un terrain appartenant à Mme Jame (sur l’emplacement de l’actuelle mairie). Elle prendra donc la valeur de cet ensemble sur le montant du legs, paiera les factures de l’église neuve et de son terrain avec presbytère, et la question du « legs Jame » sera réglée.

Cette proposition changeait complètement l’avenir de Vulaines : une grande église au centre du village et une école-mairie qui aurait pu s’étendre ultérieurement à la place de la vieille église. Une sorte de Vulaines inversé par rapport à ce qu’il est devenu.

3eme image modifiéeMais le conseil, unanime, refuse les propositions de Marie-Louise Veuve Jame. D’abord il a peur qu’elle meure avant la fin des travaux, et qu’il se retrouve avec de nouvelles dettes. Ensuite le testament a parlé « d’écoles neuves pour les garçons et les filles» et celle qu’offre Mme Jame est vieille et uniquement pour les filles, enfin il n’a jamais été question de presbytère dans le legs.

Le conseil est aussi peut-être un peu inquiet de voir la place que les Jame, vivant et mort, veulent prendre dans le village: un vaste tombeau dans la future église (mais payé en sus du legs) et un changement de patronage, la nouvelle église étant dédiée à Saint Charles… Tout cela pour un homme qui n’a pas voulu réparer l’église en temps voulu, s’est marié seulement civilement sur son lit de mort, et avec une jeune femme qui n’était pas un modèle de vertu… N’oublions pas que le maire est le comte d’Erceville qui se veut personnellement un garant de l’ordre moral.
Comme la proposition était à prendre ou à laisser, le refus du conseil renvoie à l’application de la lettre du testament, il faudra attendre le décès de Mme Jame pour profiter du legs. C’est une décision courageuse car la commune est tellement prise par ses problèmes financiers (école, chemins vicinaux…) que la question du mauvais état de l’église est laissée en suspens, or en 1862 la voûte du chœur menace de s’effondrer et le devis est de 1 673 F… Mais comme la maison d’école n’est pas finie de payer, c’est le maire, Ernest d’Erceville, qui propose de mettre à contribution la fabrique (l’organisme qui gère la paroisse) et de payer le reste de sa poche. Les travaux vont durer l’été, et pendant ce temps l’office sera célébré dans le salon du château !
L’argent du legs Jame manque vraiment mais il faut savoir attendre.
Vulaines attendra quarante ans, sa mairie et son église, puisque Marie-Louise Bénard décède à Nice le 16 janvier 1897. Entre temps beaucoup de choses auront changé.

Serge CERUTI

Références des sources.
 
Les archives municipales (sans cote) :
Le legs Jame, copies d’actes pour le dossier
Les archives nationales :
MC/ET/LXXVIII/1275  12 avril 1854 Testament de M. Jame chez Me Piet, rue Neuve des Petits Champs
Ouvrage :
GUILLORY Georges Vulaines, Samoreau, Héricy : un peu d’histoire locale. Fontainebleau 1930