Un nouvel acteur, Ernest d’Erceville

erceville-aLe 15 avril 1845 une nouvelle famille s’installe à Vulaines, les Rolland de Chambaudoin d’Erceville, que l’on connaîtra sous le nom d’Erceville. Le comte Ernest d’Erceville (1816-1885) vient en effet d’acheter pour 5 2000 F le vieux château de Vulaines. Cette famille va marquer la commune pendant quelques décennies et y restera présente jusqu’à la fin du 20ème s.

Ce château qui portera le nom de château d’Erceville est le « vieux château » (celui qui a brûlé en 1944), était construit en bordure de l’actuelle rue Riché, à la hauteur du n° 27, qui était celui de la seigneurie de Vulaines. Le bâtiment assez classique est le même que celui du 18ème s. il subira des transformations qui lui donneront cet air faussement Renaissance qu’on lui connaît sur les cartes postales, mais ces modifications sont sans doute postérieures au comte Ernest
Le domaine qu’Ernest d’Erceville achète en 1845 n’est pas aussi vaste que celui du XVIIIème siècle, mais le parc qui n’a pas changé depuis le plan de 1787.s’étendait au nord et donnait son nom au chemin qui le bordait (toujours rue du Parc). Comme pour toutes les maisons de maître, le jardin potager et le verger étaient de l’autre côté de la rue (en partie sur l’actuel « parc d’Erceville »).

erceville-a-bisErceville était une paroisse de l’actuel département du Loiret, Barthélémy Rolland (1730-1794) y possédait une seigneurie, celle de Chamboudoin. Magistrat éminent il devint président au parlement de Paris en 1760, et il fut fait en 1770 par lettres patentes du roi, lui et « tous ses descendants mâles à l’infini », comte de Chambaudoin d’Erceville. Cet homme appelé, le Président sera la référence de tous ses descendants.

Mais pourquoi un d’Erceville s’installe –t-il à Vulaines en 1845 ?
Ce n’est pas du tout le fruit du hasard, en effet son père, Barthélémi d’Erceville (1772-1845) a hérité par sa mère Françoise Blondeau, de presque toutes les terres de Machault et de l’ancienne seigneurie de Chapuis. A sa mort en janvier 1845, son fils Ernest hérite donc de 4 fermes de Machault et Villiers, au total 500 ha pour une valeur de 500 000 F. Choisir le château de Vulaines comme résidence s’explique donc par la proximité des fermes dont il surveille les revenus.

Le comte Ernest d’Erceville qui a 29 ans, s’est marié 3 ans plus tôt avec Henriette Héricart-Ferrand et ils ont une fille, Marie. Ils gardent une résidence parisienne mais Vulaines devient un berceau familial puisque quatre autres enfants y naîtront entre 1845 et 1852. Cet homme a une forte personnalité qui lui permettra de jouer un rôle important à Vulaines mais sa personnalité s’explique en partie par l’histoire de sa famille et de la France.

Une famille témoin des bouleversements révolutionnaires.

La haute noblesse de robe du 18ème s. était adepte des Lumières et hostile au pouvoir royal absolu, du point de vue religieux elle était soit voltairienne, soit janséniste, et de toute façon hostile au pouvoir de Rome et donc des Jésuites, accusés d’en être les zélés serviteurs.
C’est ainsi que le Président d’Erceville a contribué à l’expulsion des jésuites en 1762, « il avait dépensé plus de cinquante mille livres sur sa fortune personnelle pour la publication de l’ouvrage qui porta un si grand coup à la Société de Jésus, les Assertions dangereuses et pernicieuses soutenues par les jésuites », proclame Ferdinand Buisson dans son Nouveau Dictionnaire pédagogique de 1911
Mais le Président n’est pas seulement un pourfendeur de jésuites, il fait des efforts pour les remplacer et pour réorganiser les collèges de l’Université, il collabore personnellement à l’administration du collège Louis-le-Grand et soumet au Parlement de Paris en 1784 un Plan d’éducation dans lequel on trouve la première idée d’une Université de France, de l’inspection générale des études et de l’École normale.

Mais cette noblesse parlementaire qui a participé au déclenchement de la Révolution, a ensuite payé un lourd tribu, Les enfants et petits enfants en ont tiré des leçons, et leurs idées politiques et religieuses seront bien différentes de celles du 18ème s.

Politiquement ils ont émigré et se sont ralliés aux royalistes les plus traditionnels en rejoignant l’armée de Condé, mais quand l’ordre consulaire s’est installé et a permis le retour des émigrés, une partie est rentrée et s’est rallié à Bonaparte puis à Napoléon alors que l’autre restait fidèle aux princes légitimes dans leur exil.

Nous retrouvons cela dans la famille d’Erceville. D’abord le glorieux ancêtre, le Président a été guillotiné le 20 avril 1794. Puis deux fils qui ont des comportements politiques opposés.
Le fils aîné François (1766-1830) était déjà Conseiller au parlement de Paris en 1787. Marié en 1789, divorcé en 1794, peut être émigré mais vite rallié au Consulat de Bonaparte il devient membre du Corps Législatif et préfet de l’Eure de 1806 à 1813, il est donc baron d’Empire en 1809 mais toujours comte d’Ancien Régime. Il sera député du Loiret dont fait partie ses terres d’Erceville.
A l’inverse le fils cadet Louis (1772-1845) émigre dès 1790 et rejoint l’armée des Princes à Coblence, jeune officier il participa à Valmy, mais du mauvais côté. Mais une fois l’armée des princes dissoute, il réussit à revenir en France en 1795 en faisant croire qu’il a été envoyé à l’étranger pour y poursuivre des études. Il a ainsi la chance d’être rayé de la liste des émigrés. Notable sous l’Empire, il vit calmement dans son château de Chapuis, participant le moins possible à la vie politique car il reste fidèle à Louis XVIII et dès avril 1814 il devient officier dans le corps de chevaux légers qui est une garde royale rapprochée. Nommé maire de Machault en juin 1815, conseiller général, en 1820, il est élu député de Seine-et-Marne et sera réélu jusqu’en 1827. Il fait de l’ancienne seigneurie de Chapuis une vicomté grâce à Charles X. Mais il abandonne ses fonctions en 1830 lorsque la révolution fait de Louis Philippe, un roi. Son fils Ernest (1816-1885) se ralliera comme tant de Légitimistes et d’orléanistes, au IId Empire qui assure la paix sociale.

Sur le plan religieux ces enfants de voltairiens ou de jansénistes sont souvent devenus pieux et ultramontains, et donc favorables aux Jésuites. Ce retournement est particulièrement net chez ceux de la seconde branche issue du Président, celle de Louis puis d’Ernest, celle des légitimistes. Les d’Erceville donneront des terrains rue de Sévres où s’installeront les Jésuites de Paris, et que Jean-Marie, un fils cadet d’Ernest, sera jésuite missionnaire en Inde où il mourra en 1885 à 32 ans. Une autre fille d’Ernest, Marie, sera religieuse, Fille du St Esprit, congrégation bretonne, elle fondera une maison dite « les châtelets » à Ploufragan dans le diocèse de St Brieuc, et mourra, elle aussi en 1885 mais à Carthage.

Ernest d’Erceville notable puis maire de Vulaines

Revenons à Vulaines où l’arrivée d’Ernest d’Erceville est bien vue puisqu’aux élections municipales de 1846, 33 voix se portent sur son nom, ce qui est le meilleur résultat. Mais le maire étant nommé par le préfet, reste François Delaplace. Quand en 1848 la République permet aux conseillers municipaux de choisir le maire, ils gardent Delaplace et ce n’est qu’après la proclamation du Second Empire en 1852, qu’Ernest d’Erceville est nommé maire, il le restera jusqu’en 1867.

Avant qu’il soit maire Ernest d’Erceville joue un rôle déterminant sur le plan religieux et scolaire.

On a vu que malgré les demandes répétées du conseil municipal, l’église de Vulaines n’était que « chapelle » et n’avait pas de desservant. En 1847, le Conseil réitère sa demande en soulignant à la fois, l’augmentation de la population à cause du chemin de fer, et la régularité de la pratique religieuse, et cette fois l’évêque de Meaux répond positivement. A condition dit-il qu’un logement convenable soit offert au desservant. Immédiatement, Ernest d’Erceville propose la petite maison qu’il possède en bordure de son potager (depuis la maison a été détruite, elle se trouvait juste en face de l’actuelle boulangerie, sur le petit parking et jardin). Les prêtres y logeront jusqu’en 1920.

Désormais l’église de Vulaines peut retrouver une activité régulière. Au printemps 1847, le roi l’érige en « succursale », et le 14 mai 1848 l’abbé Naudin y célèbre la communion des enfants, pour la première fois depuis 60 ans.

Du point de vue scolaire l’année 1851 connaît 2 événements importants.
Le 29 mai 1851 le maire fait état d’une lettre de l’inspecteur primaire menaçant de faire fermer l’école pour insalubrité. Il s’agit de la fameuse école aménagée dans l’ancienne grange aux dîmes en 1834. Les autorités nouvelles sont plus exigeantes que les anciennes et aussitôt le conseil « qui a examiné le logement de l’instituteur reconnaît l’utilité urgente de construire une Maison d’école dans le jardin ».
Dès octobre 1851 le maire Delaplace propose une mairie-école magnifique dont nous avons les plans d’architecte et le devis. Il s’agit de détruire la vieille grange aux dîmes (ce qui fera le plus grand bien à l’église) et de faire dans le jardin « une école avec logement de l’instituteur et salle de Mairie ». Cette construction est possible car le cimetière qui se trouvait à l’ouest de l’église a enfin été transféré vers les Sablons, à la sortie du village (il y est toujours), les ornements funéraires seront conservés sur place jusqu’ en juillet 1854, mais la place existe et la salubrité aussi.

Mais au moment où la décision de construire une nouvelle école est prise, le maire enregistre, le 16 septembre 1851, l’ouverture d’une « école primaire libre » dirigée par « demoiselle Victoire Rouxel, connue en religion sous le nom de sœur Lazare, appartenant à l’Institut de la Doctrine Chrétienne de St-Sauveur-le-Vicomte (Manche) ». Cette école s’installe dans un local fourni par Mr. d’Erceville, à côté des communs du château. Elle s’installera plus tard face à la salle des fêtes, et deviendra l’école maternelle.

Tout cela montre que la seconde République veut développer l’instruction publique, mais que cette période est aussi celle du développement de la liberté de l’enseignement avec la loi Falloux de 1850 qui favorise l’enseignement par les congrégations religieuses.

L’école et la mairie de la rue des Trois Maisons

Le rôle d’Ernest d’Erceville a été important, et ce n’est donc pas une surprise s’il est nommé maire par le nouvel empereur Napoléon III en 1852. Maire d’une commune dont tous les habitants ont voté « oui » aux plébiscites de 1851 et 1852.

Après 1852 il poursuit les projets de son prédécesseur, mais la création de l’école des sœurs change sensiblement les données du problème scolaire. Car selon la loi, chaque commune est tenue d’avoir une école publique qui accueille chacun des sexes séparément, sauf si une école libre existe. Ainsi la création d’une école libre de filles rend inutile une classe de filles à l’école publique, cette situation va durer 30 ans.

Les plans de la mairie avec maison d’école sont donc corrigés et la classe de l’école publique, qui devait accueillir garçons et filles avec « deux portes distinctes sous le rapport des convenances », ne recevra que les garçons.

C’est un beau projet mais dont le devis s’élève à 9 200 F. Comment faire face à une telle dépense ? La commune propose de s’endetter pour 6 000 F et d’augmenter les impôts sur 12 ans, mais il est nécessaire d’y ajouter des subventions. Le ministre de l’instruction publique accorde 1 500 F en 1852, mais le préfet trouve que le déficit serait trop grand et rejette le projet.

Il faut revenir à la charge et le rôle d’Ernest d’Erceville a dû être décisif, il obtient, au printemps 1853, une nouvelle aide de 1 500 F. Cette fois le décret impérial autorisant l’augmentation des impôts et permettant le début des travaux peut paraître. L’école est construite mais comme l’ancienne est démolie en même temps, les enfants vont quelques temps en classe chez un particulier, dans la maison qui se trouve presque en face de l’actuelle école (au 21 rue Riché) !

Vulaines a désormais une belle mairie-école. La façade en porte l’inscription. La salle de classe étant réduite de près de moitié par rapport au premier projet, le logement de l’instituteur qui devait occuper une grande partie de l’étage, se retrouve sur les deux niveaux, ce qui permet de dégager une belle et grande salle de Conseil de 6,30 m sur 4,50 m. Mais les dépenses réelles s’envolent et vont atteindre les 12 000 F… Les demandes de subventions pourront continuer pendant longtemps ! Ce bâtiment existe toujours, la rue des 3 maisons s’appelle maintenant rue de l’église et la mairie-école est devenue maison paroissiale, mais son allure générale est restée la même.

Une école servant de mairie et située à proximité de l’église, n’est-ce pas le cas de milliers de villages en France ? Comme eux, Vulaines aurait connu avec l’augmentation de la population, de nouvelles constructions scolaires au XXe s. et aurait transformé sa vieille école en mairie, en attendant un château disponible… mais il était dit que Vulaines n’était pas un village ordinaire… (à suivre)

Serge CERUTI