Vulaines en 1820 est une commune sans mairie, ni école, ni paroisse

Vulaines est donc particulièrement mal lotie et son amour propre en souffre beaucoup. Les paroissiens doivent aller à la messe à Samoreau, les enfants aller à l’école à Héricy alors que Samoreau a un instituteur en 1813.

La solution existe mais elle dépend des finances de la commune. Si Vulaines pouvait loger et payer un instituteur elle pourrait ouvrir une école, car il suffit d’une mauvaise salle pour pouvoir faire la classe, si elle pouvait offrir un logement à un prêtre, l’évêque de Meaux lui donnerait un desservant…

Mais les communes ont de si faibles revenus que le salaire annuel de 300 F, payé au garde-champêtre, est déjà un gros souci, mais le garde est obligatoire pour surveiller les terres et les moissons (d’où le vieux nom de « messier »). Pour partager ces dépenses la municipalité de Samoreau, approuvée par le préfet en septembre 1819, a soumis un projet de fusion à celle de Vulaines… on ignore la réponse à cette première tentative « d’intercommunalité ».
Les recettes sont très maigres et la commune doit demander des « aides ou des secours », ou faire appel à ses notables qui sont souvent fiers de se montrer généreux par leurs dons et legs. Elle a aussi parfois de bonnes surprises.

Le bois Rapoil

rapoil-achat-terrainEn 1829 le maire de Vulaines apprend que la commune va recevoir 9 622 F. D’où vient une telle aubaine ? D’une vente de bois provenant des forêts domaniales.

Depuis le Moyen Age les communautés d’habitants revendiquent le droit d’aller ramasser genêts et bruyères, et faire paître leurs troupeaux dans les forêts et friches. Mais cela dégrade les bois et les grands propriétaires soucieux de la production sylvicole, c’est-à-dire le roi et ici l’abbaye de St Germain des Prés, essaient de limiter ces droits. D’où des procès connus dès le 14ème s. Pendant la Révolution, les gardes disparaissent et les habitants font ce qu’ils veulent, mais avec le retour à l’ordre consulaire puis impérial, ils perdent beaucoup. D’autant plus que les bois des moines, qui n’avaient pas été vendus, sont passés sous le contrôle de l’état.
L’Etat ayant mis légalement fin à ces « coutumes », On va jusqu’à la voie de fait en août 1824, les maires demandent aux pâtres d’aller dans les bois, les gendarmes les arrêtent, il y a procès. Mais chaque maire essaie de négocier en force avec l’administration pour obtenir quelques passe-droits, d’où des conflits sans fin et des jalousies entre Samoreau et Vulaines à propos des avantages obtenus par chacun. Ce d’autant plus que Vulaines a des droits sur les broussailles du Rocher de Samoreau !
L’historique de ces  démêlés entre les communes et l’état et entre les communes entre elles, est expliqué de façon détaillée dans l’ouvrage de Georges Guillory, Vulaines, Samoreau, Héricy, un peu d’histoire locale,  2 ème partie, 1934 réédition de 1993par ed. Amatteis, p. 145-172

Enfin saisi par les deux communes, le tribunal civil de Fontainebleau met fin en juillet 1826 aux « dits droits de Vulaines et de Samoreau », contre une coupe forestière, le « bois Rapoil » (appelé aussi « bois du Nord de la Guette » sur le cadastre, ou « bois des Sts Pères »). Cette coupe de 13 ha 79 qui est en indivis est évaluée à 26 481 F.

Vulaines demande aussitôt à sortir de l’indivision mais comment faire le partage ? En deux ou en tenant compte de la population, du nombre de vaches ou de la superficie de chaque commune ? Et obtient, après de nombreuses disputes avec sa voisine, 9 ha 24 pour le fonds et 9 622 F pour l’adjudication du bois (contre 10 ha 10 et 10 508 F à Samoreau).

C’est une somme importante. On peut la comparer au prix d’achat du château de Vulaines (celui qu’on appellera d’Erceville) vendu avec son parc, et ses potagers, vergers… pour 23 000 F en 1823. Ne parlons pas du salaire d’un manœuvre d’industrie qui est de 17 centimes de l’heure, pour lui c’est une demi-vie de travail ! Que faire d’une telle somme ?

Avant même que l’argent soit disponible, les projets se multiplient: l’église est en mauvais état, son horloge ne fonctionne plus… cependant la première décision, en mai 1829, est pour l’achat d’une pompe à incendie de 852,50 F. Mais pour protéger cette pompe, il faut un local. Or les habitants se plaignent aussi de la difficulté à faire presser leurs raisins, car les pressoirs se font rares et si le vieux « pressoir banal » existe toujours, il a été vendu à un particulier dès 1761. Dans un village qui compte plus de 80 ha de vignes à vin, il serait nécessaire d’en reconstruire un, qui soit communal. Encore faut-il trouver un terrain…

Le maire François Loraux, négociant à Paris et qui est le contribuable le plus imposé de Vulaines, se montre déterminé et efficace. Il convainc trois propriétaires de vendre des parcelles pour une surface de 6 perches (3 ares), fait établir un devis, et obtient dès le 29 juillet 1829, l’autorisation sous-préfectorale de dépenser 7 000 F « pour parvenir à la construction d’un pressoir à vin et à l’acquisition des terrains nécessaires pour son emplacement ». La construction est faite par l’entrepreneur Fromagé de Fontainebleau.

Il s’agit en fait d’un véritable projet d’urbanisme car le terrain de 6 perches est bien placé au « centre » du village Comme le terrain est trop grand pour un pressoir à vin, on le coupe en deux, le bâtiment sera précédé d’une place publique bordée d’arbustes.

Ainsi à une époque où les alignements n’existent, pas où les chemins sont mal tracés, Vulaines prévoit une place publique bordée de haies ouvrant sur le pressoir.

« La place de la mairie » est née avant la mairie elle même.

rapoil-mairie-1831Mais c’est justement le bon moment puisqu’en juillet 1830, la révolution triomphe à Paris, emportant le roi Charles X et son drapeau blanc.
C’est juste un an, jour pour jour, après que le sous-préfet de Fontainebleau a donné l’autorisation de construire le pressoir de Vulaines ! Le village soutient le mouvement, le maire achète un beau drapeau tricolore, il organise une souscription publique pour « les blessés dans les Journées du 27, 28 et 29 juillet », une garde nationale est organisée… tout bouge.

Le maire comprend bien que le contexte politique demande la satisfaction de nouveaux besoins. Il abandonne la réfection de l’horloge et du clocher de l’église et prévoit de transformer le pressoir, en cours de construction, en une salle communale. Cette salle servirait pour les réunions du Conseil, pour celles de la garde qui pourrait aussi manoeuvrer sur la place et pour… « l’amusement ».
Le 9 janvier 1831, réunion du Conseil municipal. Le texte des résolutions est préparé sur le registre, mais la réunion ne se passe pas comme prévu. La demande d’une maison d’école est brutalement mise à jour… Le texte est très largement modifié et raturé pendant la séance, et la décision est prise de construire une « maison commune pour servir à la mairie, à l’école, aux réunions municipales et autres assemblées ». Quant au pressoir il n’en est même plus question !

Serge CERUTI