40 ANS DE CHANGEMENTS POLITIQUES

Entre 1854, date du legs Jame et 1887, date de sa réalisation, Vulaines et la France connaissent de nombreux changements. Du point de vue politique c’est l’échec du IId Empire et le progrès des Républicains jusqu’à l’installation du nouveau régime dans les années 80. Du point de vue scolaire, c’est l’extension de la scolarisation jusqu’à son obligation et la laïcité. Du point de vue économique et social c’est l’extension de la révolution industrielle qui se manifeste dans tous les villages. Ces deux derniers points seront traités à part et nous verrons seulement ici l’évolution politique et ses conséquences immédiates.

Durant toute cette période, une personne discrète joue un rôle important, bien qu’effacé, c’est Marie Louise Bénard, devenue à quatre jours d’intervalle Madame, puis Veuve Jame (voir chronique précédente)
Cette jeune femme née en 1820, se trouvait en 1854 en possession de la plus grosse fortune de Vulaines, puisque la succession de son mari s’élevait, une fois soustraits les legs et rentes, à plus de 2 300 000 F sans compter les meubles meublant de Vulaines, de Paris et peut être d’autres logements. Veuve de 34 ans, elle constituait donc ce qu’il est convenu d’appeler, un bon parti.

Les hommes intéressés par un remariage durent être nombreux, mais Marie Louise n’était pas pressée de convoler, et elle attendit sept ans pour désigner le vainqueur, il s’appelait Alexandre Riché.

Il était né à Alger en octobre 1833, donc tout au début de la présence française, son père était sans doute un commerçant suivant les troupes et l’administration coloniales. Vingt huit ans plus tard, ce père se déclare négociant et le fils est devenu un modeste employé. Comment a-t-il pu connaître Marie Louise ? A Paris ? Mais il habite chez ses parents dans le nouveau quartier parisien des Batignolles, alors qu’elle réside toujours au 3 bd des Italiens, dans le bel immeuble dont elle est propriétaire et où Charles Jame est décédé. Une autre piste semble plus probable. Alexandre a en effet un oncle paternel, Julien Riché, et cet oncle n’est autre depuis mai 1852, que … le curé de Vulaines ! Il est donc vraisemblable que c’est au village que Marie Louise et Alexandre se rencontrent et décident de s’épouser. De toute façon nous retrouvons le curé, Julien Riché comme témoin au contrat de mariage signé le 14 novembre 1861 devant Me Vassal à Paris, puis témoin au mariage civil une semaine plus tard à la mairie du 2d arrondissement, celui de la résidence de Marie Louise.

1ere imageActe de mariage à la Mairie du IId arrondissement de Paris le 21 sept 1861 à midi. Signatures des mariés et de Louis Eugène HORRER adjoint maire, Antoine Cabariès de Grandseigne, propriétaire, Hubert Maisier adjudant garde impériale, Julien Riché 60 ans curé de Vulaines, Paul Delaroche, 22 ans employé

Sans entrer dans le secret des sentiments, on peut dire que c’est au moins un « bon » mariage pour le jeune Riché, qui « d’employé » devient selon les termes du contrat, « propriétaire ». Il s’installe immédiatement chez sa femme, au 3 boulevard des Italiens et au « Petit château » de Vulaines.

Le contrat nous permet d’avoir une description de cette propriété de Vulaines , « une maison d’habitation appelée « Petit château », bâtiments pour écurie, remise, sellerie, autres dépendances, jardin fleuriste, le tout clos de murs et de haies vives ; et en dehors et près de la propriété, un grand clos, entouré de murs dans lequel est un bâtiment contenant écurie, remise et logement de jardinier. »
Les Riché se plaisent au Petit Château, ils agrandissent le parc, modernisent l’habitation… et Alexandre décide de jouer son rôle de notable.

L’entrée en scène d’Alexandre Riché

Cette installation à Vulaines sera politiquement féconde, Alexandre Riché est électeur en 1862, candidat et élu au conseil municipal en 1865, c’est lui qui recueillera le plus de voix aux dernières municipales impériales de 1870. A l’inverse le maire, Ernest d’Erceville, qui est à peine plus vieux que la nouvelle Mme Riché, connaît quelques déboires. Il avait été nommé maire par l’empereur en 1852, il l’est resté jusqu’en 1867, mais à cette date il est remplacé par Duchesne, il redevient alors simple conseiller, comme Alexandre Riché qui a 15 ans de moins et qui devient un redoutable concurrent.

Si Ernest d’Erceville est attaché à l’Empire, ce n’est sans doute pas un inconditionnel, et son remplacement à la tête de la commune en 1867 le prouve, c’est le moment où le jeune royaume d’Italie soutenu par la France veut prendre Rome au Pape, ce qui scandalise le parti des catholiques ultramontains, dont le comte d’Erceville est sans doute un membre fervent. A l’inverse Alexandre Riché, devient un anticlérical convaincu et affiche vite des opinions républicaines, et il se sent porté par les progrès de ce parti. En 1870, le dernier plébiscite du IId Empire recueille 67 « oui » comme en 1852, mais la population ayant augmenté on trouve aussi 18 « non ».

Quelques mois après, l’Empire déclare la guerre à la Prusse et s’écroule avec le désastre militaire de Sedan, la République est proclamée le 4 septembre 1870, mais la guerre se poursuit et la France est envahie par les Allemands.

On coupe le pont de Valvins pour se défendre mais Vulaines est vite occupée, et d’octobre 1870 au mois de janvier suivant, la commune doit loger 62 soldats prussiens et 2 officiers, et aussi payer une contribution de guerre de 1 695 F en décembre.
Cet événement tragique aura des conséquences cocasses sur le plan local. En effet après la paix, le gouvernement indemnise les familles qui ont dû loger des Prussiens, mais il ne leur propose que 4,50 F par homme, ce que la municipalité considère comme « une somme insignifiante ». Aussi demande-t-elle un « abandon général de cette indemnité » (chaque famille signe) et affecte la somme totale « à faire bitumer la salle communale ». A Vulaines, tout finit donc par des danses !

Le nouveau régime porte le nom de République mais beaucoup pensent qu’il ne s’agit que d’une transition vers le rétablissement d’une monarchie plus ou moins libérale. Ernest d’Erceville doit être de ceux-là, alors qu’Alexandre Riché mise son avenir sur le progrès des républicains. A l’occasion des élections locales, les deux hommes s’affrontent successivement, en 1871 où Riché devance d’Erceville par 48 voix contre 37, puis en 1874 où d’Erceville rétablit presque l’égalité avec 61 voix contre 63 à son adversaire. Enfin en 1878 d’Erceville s’envole avec 78 voix contre 40, il redevient maire, élu démocratiquement cette fois.

Monsieur et Madame Riché, portraits officiels en mairie
Monsieur et Madame Riché, portraits officiels en mairie

Mais c’est au moment où les monarchistes l’emportent à Vulaines que les républicains gagnent les élections générales. Démis de ses fonctions en décembre 1880, Ernest d’Erceville ne se représentera plus et mourra à 67 ans en 1885. Alexandre Riché, déjà élu au conseil d’arrondissement en 1880, devient maire en 1881, à 48 ans, puis il sera réélu sans arrêt jusqu’en 1904. Républicain fervent et actif, son rôle dépasse le petit village dont il est maire, il joue un rôle départemental par l’intermédiaire de l’arrondissement et il peut penser devenir un jour sénateur, mais malade, il ne se représente pas en 1904 et il meurt le 20 avril 1905, pleuré par le conseil municipal, le sénateur et l’instituteur.

La victoire des Républicains dont Riché est le témoin, se traduit de suite par une nouvelle politique scolaire et par de nouveaux rapports avec l’Église catholique, ces questions vont-elles enflammer Vulaines ?